Né à Champ sur Layon en Maine et Loire en 1920, Joseph Gelineau rentre chez les Jésuites à Fourvière en 1941. Il étudie l’écriture musicale et l’orgue à l’école César-Franck de Paris.

Il est accueilli à bras ouverts au Centre National de Pastorale Liturgique en 1946 pour organiser la réforme musicale1. En 1960 il est doctorant en théologie par son Traité de Psalmodie de l’Église Syrienne des 4e et 5e siècles. Il participe aussi à la traduction de la Bible de Jérusalem. Comme Conseiller Liturgique au Concile Vatican II, il met sa marque dans la Constitution Sacrosanctum Concilium.

Sa traduction des psaumes et leur mise en musique est célèbre. Il cherche à « faire sortir la dimension invisible du texte » pour permettre que « l’assemblée chante ». Son premier disque de psaumes et cantiques en 1953 remporte le prix de l’Académie Charles-Gros et se répand comme une traînée de poudre.

Il est compositeur de plusieurs chants de Taizé, dont le célèbre Ubi Caritas. Les frères de cette communauté lui sont très reconnaissants d’avoir très bien compris ce qui convenait à la prière de cette communauté qui se veut protestante et catholique. Il a composé également pour Taizé la Messe, chantée à la cathédrale de Zagreb fin décembre 20062.

Cette messe respecte l’esprit qu’il réclame dans ses articles pour la musique liturgique : afin que tous puissent participer il veut un texte en langue vulgaire avec une mélodie facile et entraînante que tous puissent chanter en refrain et très peu de parties solistes. C’est le principe du choral protestant, mais il faut avouer qu’il est ici simplifié à l’extrême, ce qui est peu digne du culte divin. Le choral est d’une meilleure facture musicale !

Joseph Gelineau dit souvent s’inspirer des modes grégoriens. En réalité sa musique est très marquée par la tonalité classique. Son harmonie est très proche des schémas de musique de variété. Son cantique le plus célèbre, Âme du Christ, prend la tonalité préférée des guitaristes : mi mineur.

Il a enseigné longtemps la musicologie liturgique et la pastorale liturgique à l’Institut catholique de Paris. Il écrit en 1971 un manuel de pastorale liturgique appelé Dans vos assemblées. Longtemps curé de la commune d’Écuelles (77), il est mort en 20083.

Certains chercheront peut-être le lien de famille avec l’auteur de l’article. La provenance géographique les unit mais la recherche n’a pas été fructueuse jusque-là.

 

Par l'abbé Louis-Marie Gélineau, prêtre FSSPX

1« J’avais été envoyé à Paris par mon supérieur provincial pour étudier la composition musicale quand je suis monté, la première fois, au huitième étage de Latour-Maubourg voir ce qui se passait au Centre de pastorale liturgique, chez les dominicains. Le Centre avait été créé à leur initiative par les Pères Pie Duployé, A.M. Roguet et A.-G. Martimort. Là on m’a dit : Vous tombez bien, nous cherchons quelqu’un pour s’occuper de la musique. »

3Le site des Jésuites propose une courte biographie qui met en lumière l’importance du personnage : https://www.jesuites.com/joseph-gelineau-sj-1920-2008-pionnier-du-chant-liturgique-francais/

Depuis quelques années, un nouvel air de « Je vous salue Marie »1 concurrence peu à peu l’air « classique »2 traditionnellement utilisé lors des pèlerinages et des processions.

Ces quelques lignes ont pour objectif d’analyser ce nouvel air et son harmonisation afin de pouvoir répondre sereinement aux questions suivantes : cet air qui nous vient des JMJ a-t-il une place chez nous ? Peut-on le qualifier de musique religieuse ?

Attention, les débats musicaux ont de tout temps été passionnés, il n’est donc pas impossible que la lecture de ces lignes provoque des réactions émotives violentes ! Pour parer à cette difficulté du sujet, nous appuierons notre raisonnement sur des considérations volontairement techniques dont nous tâcherons de rendre les conclusions accessibles à tous.

V.G. : M. Bernard GELINEAU, vous êtes président du Centre Grégorien St Pie X et professeur d’écriture musicale, pouvez vous analyser la partition  de ce « Je vous salue Marie » ?

B.G. : Commençons par l’étude du texte. Dans la version originale, deux choses sont à noter :

  • « comblée de grâce » au lieu de « pleine de grâce » qui affaiblit le sens du texte. Dans nos milieux traditionnalistes, on chante « pleine de grâce », ce qui règle ce problème.

  • « votre enfant » au lieu de « le fruit de vos entrailles ». Là encore on affaiblit le sens du texte. A une époque où l’on doute de tous les dogmes y compris celui de la maternité divine, est-ce innocent3 ?

V.G. : En quoi l’emploi du mot « enfant » affaiblit-il le sens du texte ?

B.G. : « Enfant » donne un côté sentimental. Etymologiquement, enfant vient de « infans », c'est-à-dire celui qui ne sait pas parler. La liturgie désigne Jésus comme le « fils de Marie » et non comme « l’enfant de Marie ».

V.G. : Que peut-on dire de la modalité4 de ce « Je vous salue Marie »?

B.G. : La mélodie est en mode de ré comme une partie de la musique populaire. L’harmonie respecte ce caractère modal en ne donnant pas le ré # sauf à un moment à la voix d’alto sur la syllabe « -cheurs » de « pauvres pécheurs ». Le ré # introduisant le mode mineur donne une touche mièvre, comme s’il n’était pas si grave d’être pécheur !

V.G. : Sur le plan harmonique5, à quel style se rattache cette musique ?

B.G. : Les fautes élémentaires pullulent :

  • quintes consécutives entre soprane et basse sur le mot « bénie » par exemple,

  • fausse relation à « pécheurs » et « maintenant », entre alto et ténor,

  • les accords parallèles descendants de la fin de la deuxième ligne et de la fin de la quatrième ligne sont interdits en harmonie classique, mais typiques de la musique de variété du genre Michel SARDOU6. On retrouve également cet enchaînement d’accords7 dans la grille du paso-doble8.

L’auteur de l’harmonisation ne sait pas ou ne veut pas utiliser la grammaire de l’harmonie.

V.G. : C’est comme si par négligence ou par irrespect on composait des prières truffées de fautes de grammaire et de syntaxe. Qu’évoque le rythme de ce « Je vous salue Marie »?

B.G. : Lorsqu’on regarde de près la partition, on s’aperçoit que les barres de mesures sont placées à l’envers par rapport au rythme du texte. Les accents de la langue française sont sur les syllabes « -lue » de « salue » et « grâ- » de « grâce » qui correspondent à des temps faibles (deuxième et quatrième temps d’une mesure à quatre temps). Il en est de même pour toute la partition. L’auteur ne comprend pas ou ne veut pas comprendre le rythme de la langue française.

V.G. : A quel courant musical renvoie ce renversement permanent des appuis rythmiques, c'est-à-dire l’emploi systématique du rythme syncopé9 ?

B.G. : C’est une caractéristique du « rock and roll »10. On retrouve un schéma rythmique analogue dans l’accompagnement de la célèbre chanson de Johnny Halliday, les portes du pénitencier11, un slow on ne peut plus langoureux. Le schéma rythmique de l’accompagnement du pénitencier est le suivant : croche, deux doubles croches, croches suivi de trois croches dont la première est l’appui syncopé. Dans le « Je vous salue Marie », il s’agit d’une sicilienne suivi de trois croches dont la première est l’appui syncopé.

V.G. : Vous venez de parler de « slow », pouvez-vous préciser ce que vous entendez par là ?

B.G. : Le slow est une danse lente où l’on se balance en se laissant porter par le rythme qui se situe en dessous de trente pulsations par minute12. Il n’y a ni véritable pas de danse ni recherche chorégraphique. Ecrit dans une mesure à 12/8 comme dans notre cas de figure, on parle alors d’un « Slow Rock ».

Le rythme envoûtant du « rock and roll » touche les gens et ne peut qu’éveiller une réminiscence des sensations des soirées dansantes chez ceux qui ont vécu cela.

V.G. : Nous n’avons pas parlé de la mélodie13, pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

B.G. : La mélodie est très simple. Elle est composée de gammes ascendantes et descendantes qui relient les temps forts où l’harmonie s’impose. La mélodie est ici de fait dépendante de l’harmonie comme dans une improvisation en jazz. On retrouve ce type de « mélodie-harmonie » dans les chants celtiques ou dans nombre de chants populaires comme « le tourdion ». Dans tous ces cas la mélodie ne « chante pas », on perçoit d’abord le rythme car ce sont avant tout des airs pour danser ! On note au passage que la musique classique ou le chant grégorien se caractérisent par la prédominance d’une mélodie qui « chante ».

Au terme de cette analyse technique, il est aisé de voir que cet air n’a rien à faire chez nous. C’est une musique qui ne risque pas d’élever l’âme vers Dieu14, étant donné le genre de danses qu’elle évoque15 ! Comme toute musique rock, elle touche par le côté envoûtant de son rythme.

Nous sommes ici aux antipodes des caractères de la liturgie donnés par les papes saint Pie X et Pie XII « Dans tout ce qui regarde la Liturgie, il faut que se manifestent le plus possible ces trois caractères, dont parle Notre prédécesseur Pie X : le respect du sacré qui rejette avec horreur l’inspiration profane, la tenue et la correction des œuvres d’art vraiment dignes de ce nom, enfin, le sens de l’universel, qui, tout en tenant compte des traditions et coutumes locales légitimes, affirme l’unité et la catholicité de l’Église . »16On ne peut donc pas parler ici de musique religieuse !

Alors que faire ? Faut-il excommunier ceux qui pensent devoir chanter ce « Je vous salue Marie » ? Il est bon de rester prudent, la Foi n’étant pas directement en danger. Beaucoup ne savent pas : expliquons-leur patiemment qu’il n’est pas très digne de prier la Sainte Vierge sur un air de danse rock. Et s’ils ne comprennent pas, pardonnons à ceux qui ne savent pas ce qu’ils font !

Tolérer un mal suppose aussi de le supprimer autant que nous le pouvons et comme la nature a horreur du vide, remplaçons ! Il y a tout un travail d’éducation musicale et artistique à réaliser. Soyons-en les agents chacun à notre place. Formons-nous un goût à l’école de la liturgie afin de pouvoir vraiment dire avec le psalmiste : « Zelus domus tuae comedit me ».17

Vincent GELINEAU

1 Celui qui possède quatre voix dont le soprane commence par les notes : mi mi fa # sol la sol fa # mi ré mi.

2 Celui qui commence par les notes : la sol fa sol la sol fa. Cet air « classique » est d’ailleurs bien connu à l’étranger notamment outre Rhin où il est associé au pèlerinage de Chartres.

3 Pour le même nombre de syllabes on aurait pu mettre « votre Fils », ce qui est déjà théologiquement plus exact.

4 Modalité : en parlant de façon imagée, il s’agit de la couleur du morceau. Celle-ci résulte des intervalles relatifs entre les notes de tension et de détente. La musique « classique » au sens large utilise principalement deux modes : le majeur (mode de do) et le mineur (proche du mode de la). Le chant grégorien utilise huit modes dont les notes de repos sont sur ré, mi, fa ou sol.

5 Harmonie : science des accords et de leur enchaînement.

6 Par exemple « La java de Broadway » à la fin de la deuxième ligne sur le mot « Meudon ».

7 La descente par note conjointe à la basse donne un effet langoureux et sensuel. C’est ce qu’utilise Beethoven dans les premières mesures de la sonate « Au clair de lune ».

8 Le nom paso-doble signifie littéralement "deux pas", probablement parce cette danse est basée sur une simple marche stylisée. C'est dans le contexte des corridas d'Espagne (qui existent depuis le XVIIe siècle) qu'il faut situer les origines du paso-doble. L'entrée des toréadors dans l'arène était accompagnée d'une musique au rythme marqué et au style martial. Au début du XIXe siècle, une danse se développa sur cette musique et dans cet esprit de corrida, lutte entre l'homme et le taureau, le paso-doble est associé à une mise en scène où l'homme joue le rôle du toréador et la femme joue le rôle de la cape... C'est pour cela que "l'habit de lumière" et l'attitude macho correspond bien au cavalier et la robe rouge et l'attitude provocante correspond à la cavalière. Cf. http://www.ultradanse.com/generalites/index.php3?page=pasodoble

9 Syncope : appui sur un temps faible prolongé sur le temps fort suivant. On parlera plus loin d’appui syncopé pour désigner cet appui sur un temps faible.

10 « C’est le beat qui caractérise le rythme de la musique rock. » « Beat : répétition incessante de pulsations régulières combinées avec des rythmes syncopés, généralement assurée par le batteur et fidèlement reproduite par la guitare basse. » p.6 in Le rock’n’roll viol de la conscience par les messages subliminaux, P. Régimbal. N’oublions pas que le rock est une musique nocive et perverse !

11 The House of the rising sun. Paroles originales et musique de Alan Price, Paroles françaises de Vline Buggy et Hugues Aufray, interprétation par Johnny Halliday.

12 Les pulsations du beat sont sur les temps un et trois de la mesure à quatre temps, il y a appui syncopé sur les autres temps.

13 Mélodie : succession de sons ordonnés de façon à constituer une forme, une structure perceptible et agréable. La mélodie ne concerne qu’une seule voix, très souvent la voix de soprane.

14 Les paroles seules ici peuvent élever l’âme vers Dieu. On ne peut dire ici : « chanter, c’est prier deux fois ».

15 Il ne s’agit pas ici de critiquer les musiques de danse en bloc, mais de rappeler que les musiques de danse sont incompatibles avec la liturgie et que certaines musiques de danse sont incompatibles avec la prière !

16 Encyclique Mediator Dei

17 Ps 68 verset 10 : « Le zèle de votre maison me dévore » C'est-à-dire le zèle de la maison du Seigneur et non celui de nos occupations et nos goûts personnels.

Le changement radical opéré dans le rite de la messe en 1969 n’a pu qu’influencer tous les aspects de la liturgie, y compris la musique sacrée qui y tient une place primordiale.

Les principes de ce changement sont posés dans la constitution Sacrosanctum Concilium du 4 décembre 1963 qui contient un chapitre sur la musique sacrée. Les conséquences sont venues avec les réformes successives amenant au N.O.M. en 1969 : langue vernaculaire, abandon du chant grégorien, réduction de la fonction du prêtre en ce domaine, inculturation …

De grands musiciens, tel Duruflé s'attristent de la « décadence vertigineuse de notre musique sacrée. Un tel désastre est sans précédent dans l’histoire de l’Eglise. Les historiens qui demain nous jugeront le feront avec une sévérité légitime. » (La Croix, 13 décembre 1967)

Afin de mieux mettre en lumière le changement intervenu, nous mettrons en parallèle les directives des papes précédents et la constitution conciliaire. Le point de départ sera le « Code juridique de la musique sacrée » : le Motu Proprio Tra le Sollecitudini du pape saint Pie X, donné au tout début de son pontificat le 22 novembre 1903. Nous compléterons avec certains ajustements plus récents, en particulier l’encyclique Musicæ Sacræ Disciplina du pape Pie XII, donnée le 25 décembre 1955. Ces principes seront appliqués à des exemples connus.