Sans partager toutes les analyses du célèbre musicologue, je dois, après la lecture de sa thèse, “Le chant grégorien et la Tradition grégorienne”, nuancer tout au moins, et proposer une autre lecture de la modalité archaïque. L’analyse des musiques anciennes n’est pas toujours aisée, il n’est pas nécessaire d’accepter à 100 % l’une des deux thèses et de refuser l’autre aussi catégoriquement, certaines analyses se complètent en réalité. En effet, tandis que dom Saulnier analyse les finales modales, Jacques Viret classe les modes selon les incipits.

Un principe de base de la modalité archaïque : l’échelle défective

Par l’analyse des musiques populaires anciennes et de chants enfantins naturels, notre auteur remonte aux structures originelles de la musique : ce ne sont pas les tons et demi-tons montants – comme dans nos gammes modernes – mais plutôt la tierce mineure et la quarte descendantes (do-la et do-sol ou la-mi et sol-mi). À partir de ces échelles très courtes, la gamme se remplit progressivement.

Parmi les pièces anciennes, les litanies des saints utilisent ce qu’il nomme l’incipit tricordal I : tierce descendante + seconde majeure (do-la-sol).

litanies

L’étude de la modalité dans le chant grégorien nous a amenés au IXe siècle, période de l’écriture du répertoire grégorien. On peut dire que cette notion de modalité grégorienne se fixe jusqu’au XIe siècle, avec les théoriciens comme Guy d’Arezzo.

Entre le XIe et le XVIe siècle, la théorie musicale n’évolue pas, mais la musique elle-même évolue, on l’appelle musica ficta, par opposition à la musica recta1. Cette évolution est plus importante encore au XIVe siècle et à la Renaissance. La seule différence dans la théorie, c’est qu’on préfère parler de tons, plutôt que de modes. En réalité, c’est sans doute le fond de cette différence capitale entre la modalité du XIe et la tonalité du XVIIe siècle.

L’aboutissement théorique de cette évolution se trouvera dans la tonalité, théorisée principalement par Rameau au XVIIIe siècle. Mais ce cadre se profile dès le XIIIe siècle.

L’apparition de la polyphonie

Au XIIIe siècle, l’apparition d’une vraie polyphonie va bouleverser les principes de la modalité. Il ne s’agit pas encore de la notion d’accord ou d’harmonie qui intéressera les baroques et les classiques. Nous sommes d’abord dans le contrepoint : une deuxième voix vient compléter musicalement la première « point contre point », c’est-à-dire note contre note2. Pour cela on utilise la dissonance ou la consonance imparfaite (la tierce, par exemple), qui se résout en consonance parfaite (octave ou quinte). Une musique à cinq voix est ainsi construite par ajouts successifs, en contrepoint par rapport aux voix existantes.

Au IXe siècle, Charlemagne souhaite réaliser l’unité de son Empire. Il introduit alors une grande réforme dans la liturgie et le chant liturgique par fusion des héritages romain et franc. Pour cela, il fait venir quelques chantres romains à Aix-la-Chapelle, c’est alors que se constitue notre actuel répertoire grégorien. Le plus ancien témoin du répertoire grégorien, le tonaire de Saint-Riquier (copié peu avant l’an 800) classe les pièces dans ce système de huit modes.

On ne sait pas, au juste, si ces modes sont une structure de composition à l’époque ou un simple règle d’accord entre l’antienne et le ton de psalmodie (pour l’Office, mais aussi pour l’Introït ou la communion) à destination des chantres. La plupart des pièces rentrent dans ce cadre, mais de manière très souple.

Suivant l’ouvrage de dom Saulnier, Les Modes Grégoriens, après un tableau général, nous détaillerons chaque mode avec des exemples musicaux.

L’avancement de notre étude historique nous amène maintenant au Moyen-Âge et aux modes grégoriens. L’ampleur de la question modale dans le répertoire grégorien ne permet pas d’embrasser l’étendue du sujet en un seul article. Dom Saulnier lui-même, responsable du chant grégorien à Solesmes pendant quelques années, ne prétend qu’introduire le sujet par son étude Les Modes Grégoriens d’une centaine de pages agrémentée de tout autant d’exemples musicaux. Suivant son exemple, avant d’aborder les huit modes plus connus, le présent article s’attachera aux modes archaïques.

Quant à la définition du mode, nous renvoyons à l’introduction de cette étude. Nous nous souvenons aussi, comme cela avait été expliqué dans le deuxième article, l’usage que les Grecs ont fait de la modalité, usage qui en bouleversait quelque peu la notion.

Quelles sont les origines des modes grégoriens ? Quelle forme ont-ils pris à la première époque ? Voilà l’objet de la présente étude.