Nous avions interrompu notre panorama de la musique religieuse à l’aube du XVIIe siècle, avec le compositeur cité en modèle par saint Pie X : Palestrina. Au lendemain de la Messe du pape Marcel, un nouveau style émerge en Italie, il porte le nom que l’on donnait en joaillerie aux perles irrégulières : barroco. Si l’on demandait à l’un d’entre nous de citer deux grands compositeurs “classiques”, il est presque certain que Vivaldi viendrait à la première place et Bach à la deuxième, Mozart étant certainement relégué un peu plus loin. Pourtant ni Vivaldi, ni Bach ne sont classiques, ils appartiennent à l’époque baroque.

Naissance de l’opéra

L’acte de naissance du style baroque est un opéra du compositeur Monteverdi, en 1607 : l’Orfeo1. Il raconte, en musique et théâtre, l’histoire d’Orphée et Eurydice, récit tiré de la mythologie grecque. Après le règne de la polyphonie et ses grands chœurs à 4, 6 ou 8 voix, voici venue l’ère du solo. Le style recitativo, comme disent les Italiens, est intermédiaire entre le parlé et le chanté. Sur un accompagnement très discret, le chanteur récite de longues phrases avec quelques inflexions pour les ponctuer. L’opéra contient aussi de nombreux airs où le soliste retrouve sa voix bien chantée. Un peu plus tard on parlera de Bel Canto.

Poursuivons notre panorama de la musique d’Église sous le regard de saint Pie X et de son « code juridique de la Musique Sacrée ». Nous avons vu dans le dernier article que le chant grégorien était non seulement le modèle, mais au Moyen-Âge la base de toute musique, sacrée comme profane. Mais parmi toutes ces musiques, il en est une qui en découle de façon presque organique, celle que saint Pie X appelle la polyphonie classique. Il entend par là les premières polyphonies, jusqu’au XVIe siècle.

Apparition de la polyphonie

Le principe de la polyphonie au Moyen-Âge est une sorte d’accompagnement du chant grégorien par une, puis plusieurs voix. Le premier style d’accompagnement est le bourdon. Comme sur une cornemuse, une voix plus grave tient une note pendant que la mélodie grégorienne se dessine au-dessus.

le Petit Eudiste n°217

Un jour que l’on demandait à saint Pie X ce qu’il était bon de chanter à la messe, le saint pape répondit tout de suite : « On ne chante pas à la messe, on chante la messe. » En effet la musique d’église prend sa source dans les textes liturgiques eux-mêmes. À tel point que même la musique profane du Moyen-Âge utilise les thèmes grégoriens comme base de ses compositions.

Nous avons vu dans l'étude des Documents Pontificaux comment saint Pie X donnait les trois caractéristiques nécessaires de la musique liturgique dans son Motu Proprio. Faisons avec lui l’application à la première musique liturgique : le chant grégorien.

Le chant grégorien

Le chant liturgique remonte aux toutes premières années de l’Église. Malgré la persécution, elle adopte immédiatement le chant des psaumes, à la suite de la Synagogue. D’une récitation assez simple avec quelques inflexions de voix, la musique s’orne progressivement jusqu’à donner notre répertoire actuel, dont la majeure partie remonte à la période entre saint Grégoire le Grand (père du chant grégorien) et Charlemagne (unificateur de la liturgie en Europe), soit de 600 à 800.

Né à Champ sur Layon en Maine et Loire en 1920, Joseph Gelineau rentre chez les Jésuites à Fourvière en 1941. Il étudie l’écriture musicale et l’orgue à l’école César-Franck de Paris.

Il est accueilli à bras ouverts au Centre National de Pastorale Liturgique en 1946 pour organiser la réforme musicale1. En 1960 il est doctorant en théologie par son Traité de Psalmodie de l’Église Syrienne des 4e et 5e siècles. Il participe aussi à la traduction de la Bible de Jérusalem. Comme Conseiller Liturgique au Concile Vatican II, il met sa marque dans la Constitution Sacrosanctum Concilium.

Sa traduction des psaumes et leur mise en musique est célèbre. Il cherche à « faire sortir la dimension invisible du texte » pour permettre que « l’assemblée chante ». Son premier disque de psaumes et cantiques en 1953 remporte le prix de l’Académie Charles-Gros et se répand comme une traînée de poudre.

Il est compositeur de plusieurs chants de Taizé, dont le célèbre Ubi Caritas. Les frères de cette communauté lui sont très reconnaissants d’avoir très bien compris ce qui convenait à la prière de cette communauté qui se veut protestante et catholique. Il a composé également pour Taizé la Messe, chantée à la cathédrale de Zagreb fin décembre 20062.

Cette messe respecte l’esprit qu’il réclame dans ses articles pour la musique liturgique : afin que tous puissent participer il veut un texte en langue vulgaire avec une mélodie facile et entraînante que tous puissent chanter en refrain et très peu de parties solistes. C’est le principe du choral protestant, mais il faut avouer qu’il est ici simplifié à l’extrême, ce qui est peu digne du culte divin. Le choral est d’une meilleure facture musicale !

Joseph Gelineau dit souvent s’inspirer des modes grégoriens. En réalité sa musique est très marquée par la tonalité classique. Son harmonie est très proche des schémas de musique de variété. Son cantique le plus célèbre, Âme du Christ, prend la tonalité préférée des guitaristes : mi mineur.

Il a enseigné longtemps la musicologie liturgique et la pastorale liturgique à l’Institut catholique de Paris. Il écrit en 1971 un manuel de pastorale liturgique appelé Dans vos assemblées. Longtemps curé de la commune d’Écuelles (77), il est mort en 20083.

Certains chercheront peut-être le lien de famille avec l’auteur de l’article. La provenance géographique les unit mais la recherche n’a pas été fructueuse jusque-là.

 

Par l'abbé Louis-Marie Gélineau, prêtre FSSPX

1« J’avais été envoyé à Paris par mon supérieur provincial pour étudier la composition musicale quand je suis monté, la première fois, au huitième étage de Latour-Maubourg voir ce qui se passait au Centre de pastorale liturgique, chez les dominicains. Le Centre avait été créé à leur initiative par les Pères Pie Duployé, A.M. Roguet et A.-G. Martimort. Là on m’a dit : Vous tombez bien, nous cherchons quelqu’un pour s’occuper de la musique. »

3Le site des Jésuites propose une courte biographie qui met en lumière l’importance du personnage : https://www.jesuites.com/joseph-gelineau-sj-1920-2008-pionnier-du-chant-liturgique-francais/