Sans partager toutes les analyses du célèbre musicologue, je dois, après la lecture de sa thèse, “Le chant grégorien et la Tradition grégorienne”, nuancer tout au moins, et proposer une autre lecture de la modalité archaïque. L’analyse des musiques anciennes n’est pas toujours aisée, il n’est pas nécessaire d’accepter à 100 % l’une des deux thèses et de refuser l’autre aussi catégoriquement, certaines analyses se complètent en réalité. En effet, tandis que dom Saulnier analyse les finales modales, Jacques Viret classe les modes selon les incipits.

Un principe de base de la modalité archaïque : l’échelle défective

Par l’analyse des musiques populaires anciennes et de chants enfantins naturels, notre auteur remonte aux structures originelles de la musique : ce ne sont pas les tons et demi-tons montants – comme dans nos gammes modernes – mais plutôt la tierce mineure et la quarte descendantes (do-la et do-sol ou la-mi et sol-mi). À partir de ces échelles très courtes, la gamme se remplit progressivement.

Parmi les pièces anciennes, les litanies des saints utilisent ce qu’il nomme l’incipit tricordal I : tierce descendante + seconde majeure (do-la-sol).

litanies

Les traits en 2e mode, de la période du Carême, utilisent en revanche l’incipit tricordal II : seconde majeure + tierce mineure descendantes (ré-do-la).

trait

Quant au ton ancien des lamentations de Jérémie, conforme à la version hébraïque, il utilise trois degrés conjoints (la-sol-fa) ; c’est l’incipit tricordal III.

lamentatio

En effectuant les transpositions nécessaires et en plaçant bout-à-bout ces trois éléments, on forme la gamme pentatonique qui ne contient aucun demi-ton. On l’obtient en jouant uniquement les touches noires du piano, et cela sonne très oriental.

Voici la version hébraïque et occidentale du pentaphone, utilisée par le grégorien antique :

pentaphone

L’hymne bénédictine des vêpres des jours de semaine est entièrement basée sur ce pentaphone. Elle est indiquée en 8e mode grégorien, mais en réalité elle n’utilise pas la tierce caractéristique du 8e mode (cf. article 4 sur les 8 modes grégoriens). Théoriquement, on pourrait donc la chanter en commençant sur un la (remplacer pour cela la clé d’ut par une clé de fa) et la déclarer ainsi en 2e mode.

hymneBenedictin

En Orient, le pentaphone (et ses subdivisions) est au degré supérieur : mi – sol – la – si – ré. En principe, cela ne change rien, les intervalles sont les mêmes. Mais lorsque les trous vont être remplis, les Orientaux préféreront le demi-ton au grave (fa-mi), caractéristique des modes 3 et 4, les Occidentaux le ton (mi-ré), caractéristique des modes 1 et 2.

Incipit tricordal II

Nous commençons par le plus répandu, celui que Joseph Gelineau appelle le “Trope occidental fondamental”. Il prend son origine dans le Tropos spondeiakos, “chant des libations” de la Grèce antique, repris par les Juifs comme ton des psaumes. C’est, de loin, le plus répandu, en Occident, tout comme chez grecs et russes.

L’intonation du Te Deum en est constituée, le Gloria XV n’utilise presque que ces trois notes.

GloriaTeDeum

Il se retrouve rapidement dans les chants naturels enfantins dans sa forme descendante (la-sol-mi) ; celle qui est utilisée par la formule d’intonation des traits en 2e mode grégorien. Il forme aussi le ton psalmodique du 4e mode, l’intonation d’antiennes en 8e mode. Dans une modalité parente du 8e mode, il sert de conclusion au Sanctus XVIII (féries de pénitence).

Sanctus fin

Son pôle principal est le degré aigu qui lui sert de finale (sol, la ou , selon la transposition), en 8e mode comme en 2e. C’est sans doute pour cette raison que dom Saulnier rapproche 8e et 2e mode, comme modes archaïques de ré.

Incipit tricordal III

Ce cadre modal est presque aussi répandu que le précédent, en Orient comme en Occident. Il forme la structure des lamentations de Jérémie, dans leur forme hébraïque et romaine, qui sont très proches. On peut rapprocher également le Sanctus primitif (messe XVIII) et son équivalent byzantin qui tourne autour des trois mêmes notes : sol-la-si.

Sanctus

Il forme également l’intonation du kyrie primitif (XVI) et l’Agnus XVIII. C’est l’intonation de plusieurs tons psalmodiques : 1er, 6e et 3e dans sa forme bénédictine. De nombreuses antiennes également commencent par cet appel (fa-sol-la).

Kyrieexemples14 modegreg

En musique populaire, son usage est très répandu, en montant (Frère Jacques, Au clair de la lune, J’ai du bon tabac…) comme en descendant (Fais dodo, le roi Dagobert …).

Son pôle principal est la corde grave : do, fa ou sol selon la transposition.

Incipit tricordal I

Malgré sa primauté d’ordre, son usage est bien moins fréquent que les deux autres. Il forme le Kyrie de la litanie des saints, mais aussi plusieurs intonations psalmodiques : 2e mode, 3e en version romaine et 8e.

En réalité, il est instable, car il peut se fixer :

  • soit sur sa corde grave : regardez les antiennes et psaumes en 8e mode,

  • soit sur la corde centrale : c’est le cas en 2e mode.

Le même tricorde pourra donc passer d’un mode à l’autre.

Quelques remarques

Cette analyse apporte quelques avantages, bien qu’elle soit relativement muette sur l’évolution modale qui mène à l’octoechos, tandis que dom Saulnier présente une thèse plus claire sur ce sujet :

  • le système pentaphonique correspond à une réalité musicale très répandue,

  • il se forme assez naturellement en extension par quintes successives autour du sol : sol-ré-la à l’aigu et sol-do-fa au grave (ce qui forme ré-fa-sol-la-do),

  • il répond au problème des pièces difficiles à classer modalement parce qu’elles n’évoluent que très peu au-dessus de leur finale,

  • il explique la terminaison du 4e mode qui “saute” parfois le fa : sol-la-sol-mi,

  • il explique mieux que l’hexacorde la rareté du demi-ton dans les pièces très anciennes.

Rappelons pour conclure qu’il existe plus de pièces portant la trace des modes archaïques que de pièces dans les modes archaïques dans notre répertoire actuel. La datation des pièces et l’affirmation qu’elles n’ont pas bougé depuis leur composition est chose très difficile. Il est même possible que la restauration de Solesmes ait rendu certaines pièces apparemment plus archaïques, comme la comparaison entre le bénédictin, le romain et le dominicain peut le laisser supposer.

Par l’abbé Louis-Marie Gélineau