Les compositeurs d’aujourd’hui proposent-ils de la musique liturgique traditionnelle ?

En musique sacrée comme en musique profane, deux courants peuvent nous enlever tout espoir de trouver une musique contemporaine adaptée à la liturgie traditionnelle de l’Église. D’une part, un courant intellectuel de musique contemporaine « pour adultes » (selon l’expression d’Arnold Schönberg) qui est à peu près aussi inaudible que l’art contemporain est peu regardable. D’autre part, un courant « populaire » de musique actuelle qui veut rendre la liturgie plus accessible aux jeunes, mais ne fait que rendre vulgaire le discours musical. Toutefois, au milieu de cette forêt hostile de musiques anti-traditionnelles, survivent de dignes successeurs des grands noms de la musique sacrée.

Le but de cet article est de proposer des solutions aux chorales, dans la ligne des principes développés dans le Fideliter n°266 (musique sainte, excellente et universelle, inspirée du chant grégorien). Un premier volet présentera les meilleures polyphonies à chanter (composées dans les dernières années), un deuxième les pièges à éviter. Notre analyse aura inévitablement un regard un peu personnel. Toutefois, nous tâcherons de nous appuyer au maximum sur les principes universels, afin d’éviter le travers de ne proposer que notre goût. Cette version numérique a pour but de faciliter l’accès aux enregistrements et partitions.

Une conférence sur ce sujet a été donnée le 15 février 2026, vous pouvez l’écouter ici : https://www.youtube.com/watch?v=kKHM_7zBMDQ&list=RDkKHM_7zBMDQ

1)Maurice Duruflé (1902-1986), Ubi Caritas

Ce compositeur n’est plus un contemporain, mais il est leur inspirateur. On ne peut s’empêcher de penser que le pape Pie XII parle de lui dans l’encyclique Musicæ Sacræ Disciplina : « Le véritable art polyphonique […] a connu, au cours de ces dernières décennies, grâce au travail infatigable de maîtres remarquables, comme une heureuse renaissance par une étude approfondie des œuvres des vieux maîtres proposées à l’imitation et à l’émulation des compositeurs d’aujourd’hui. »

Après avoir interprété une partie du Tota pulchra es de Duruflé avec un chœur d’enfants, nous chantions les vêpres de l’Immaculée Conception. Les jeunes collégiens ne pouvaient s’empêcher d’esquisser un sourire en entendant les antiennes (dont l’intonation était parfois malmenée par les prêtres) qu’ils avaient chantées en polyphonie le matin-même, car Duruflé intègre les thèmes grégoriens dans sa musique.

Pour une chorale de paroisse de bon niveau, la pièce emblématique à chanter reste l’Ubi Caritas. Il faut 4 voix d’hommes pour assurer les parties divisées au début, ainsi que de bonnes basses pour descendre au mib.

Pour une chorale de femmes ou de religieuses, Tota pulchra es sera plus adapté. Il reprend les cinq antiennes des vêpres de l’Immaculée Conception.

Une marque de fabrique de Duruflé est de refuser les accords parfaits (do-mi-sol) et de leur préférer des accords construits à base de quintes uniquement (do-ré-fa-sol, à développer ainsi : fa-do-sol-ré). Jouez-le sur le piano, c’est beaucoup plus neutre et moins directionnel que le premier. De plus, c’est le mode de construction des gammes grégoriennes, à partir des quintes, avant la théorie des harmoniques et des tierces de Rameau.

Duruflé a eu quelques mots durs sur la réforme liturgique de Vatican II, comme d’autres musiciens de cette époque. Nous l’avions cité dans l'article sur la Musique de la Nouvelle Messe (Fideliter n°251).

2)Kevin Allen1 (né en 1964), O Sacrum Convivium

Compositeur d’opéra, de musique de chambre et de musique vocale, surtout compositeur de musique religieuse latine, il s’attache à mettre en application le Motu Proprio de saint Pie-X sur la musique sacrée qu’il a découvert à l’âge de 16 ans. Il dirige la Schola Laudis au monastère bénédictin Holy Cross à Chicago et est lié aux milieux conservateurs et FSSP aux USA.

Il s’inspire d’Orlando de Lassus et de Bruckner, mais aussi de Byrd, Vittoria, Messiaen et Langlais. Il revendique une musique liturgique, à la différence des compositeurs non-pratiquants, comme Arvo Pärt2.

La pièce O Sacrum Convivium est tirée d’une série de motets eucharistiques latins. Sa construction évoque immédiatement la Renaissance (Lassus, Byrd, Vittoria), mais certaines tensions sont assez nouvelles

Écoutez, par exemple, l’accord sur la première syllabe de « Chrístus » : do# ré# si. En réalité, il s’agit encore d’un élément bien plus ancien : au lieu de construire l’accord avec des tierces (do – mi – sol – si) comme le voulait Rameau, on utilise les quintes (si – (fa#) – do# – (sol#) – ré#), sans aucun demi-ton. L’effet est le même que chez Duruflé : la tension est moindre que dans la musique baroque et classique.

Toutefois Allen ne prohibe pas la tension du langage tonal. La première phrase de ce motet s’achève par une belle cadence parfaite avec la sensible à la deuxième voix. La pièce s’achève avec une tierce picarde. Toutefois, pas de septième de dominante, pas de septième diminuée, donc le langage tonal utilisé est plutôt celui des débuts de la polyphonie que celui des XVIIIe et XIXe siècles.

L’impression générale à l’écoute est celle d’une « polyphonie classique » au sens de saint Pie-X, avec quelques dissonances ou modulations d’une autre époque.

1 Le site https://www.ccwatershed.org/allen/ permet d’écouter, d’apprendre et d’acheter les œuvres de Kevin Allen.

2 cf. interwiew par Squares Notes : https://www.youtube.com/watch?v=SVdeYYQNCOA

3)Bernard Gélineau3 (né en 1954), Anima Christi

Nous ne devrions pas mettre la famille en avant, mais la rareté d’un compositeur attaché exclusivement à la liturgie traditionnelle et doté d’une solide expérience musicale nous y oblige quelque peu. Face à l’Anima Christi de Frisina (compositeur officiel du Vatican) beaucoup trop répandu jusque dans nos milieux, il faut opposer une composition d’un fidèle de la messe chantée de Saint-Pie-V chaque dimanche.

À la différence du motet latin plutôt tardif que l’on trouve dans de nombreux livres de chant pour les saluts du Saint-Sacrement, la mélodie de Bernard Gélineau est résolument en 4e mode grégorien, c’est-à-dire dans le mode le plus contemplatif, celui de l’introït du jour de Pâques.

À rebours des polyphonies du XVIIe siècle et suivants, la fin de chaque phrase musicale est construite avec un demi-ton descendant (fa-mi). Au lieu d’exprimer une tension (qu’on appelle “la sensible”), elle donne une impression d’inachevé qui fait « entrer dans l’éternité ». Rien de mieux pour une musique religieuse, mais totalement étranger à la musique des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles.

Bernard Gélineau a harmonisé de nombreux cantiques ou chants latins, déjà pour le chœur Saint-Michel il y a une vingtaine d’années (CD Noël pour l’amour de Marie). Il a composé également quelques musiques vocales, presque exclusivement pour l’église : Dans le cœur de l’Église sur un poème de sainte Thérèse, A l’Orient pour l’Épiphanie, Respíce stéllam sur la prière de saint Bernard (2024), Âme de Jésus-Christ pour voix égales … Dernièrement, il s’est aussi illustré dans les chansons pour enfants.

3 Certaines partitions sont disponibles sur centre-gregorien-saint-pie-x.fr ou groupe-ste-cecile19.jimdofree.com

4)Paul Gibson4 (né en 1952), Sálve Regína

Tous connaissent les guitares Gibson, mais c’est aussi le nom d’un compositeur de musique religieuse, né en 1952 à Sacramento (Californie). Il chanta dans le chœur de Los Angeles et avec l’orchestre de Los Angeles, dans des œuvres allant du grégorien et de la Renaissance jusqu’à Ligeti. Son Te Deum fut produit pour le 50e anniversaire de la Loyola Marymount University.

Très jeune, il émigra en France, près de Châteauroux, car son père travaillait à la base américaine de La Martinerie pour l’U.S. Air Force. Il fréquenta bientôt l’abbaye bénédictine de Fontgombault, dont le chant grégorien eut un impact sur ses compositions futures. Il commença le piano à son retour aux USA, vers l’âge de 8 ans. Il commença vite à composer d’après Schubert et Beethoven.

Il se tourna ensuite vers la musique pop et rock, jouant piano, flûte et guitare. C’est au collège Mount St. Mary qu’il apprit la composition et se passionna pour la musique du Moyen Âge et de la Renaissance. Plus tard il s’intéressa à la musique sérielle post-wéberienne et à Penderecki et Lutoslawski.

Ses œuvres chorales religieuses reprennent souvent les thèmes grégoriens à la manière de Duruflé, mais le style est un peu différent : il commence souvent à l’unisson et la polyphonie, vient petit à petit, à la manière d’un contrepoint, plutôt que de manière harmonique. Il composa un Salve Regina sur le ton simple de cette hymne, ce qui est très rare chez les compositeurs religieux. Cette proposition a le mérite de mettre en valeur une pièce grégorienne très connue, mais plutôt tardive, tandis que le style polyphonique est ancien. Elle est reconnue comme l’une de ses meilleures pièces.

4 Son site : paulgibsonmusic.com

5)Ola Gjeilo5 (né en 1978), Ubi Cáritas

L’un des plus grands noms de la musique chorale religieuse (bien plus connu et chanté que Allen et Gibson), Ola Gjeilo est est né à Skui en Norvège. Il a commencé à composer à cinq ans. Il a étudié la composition avec Wolfgang Plagge et à la Juillard School. Il réside à Manhattan, travaillant comme compositeur indépendant.

Sa grande inspiration est dans les musiques de film, mais il a baigné dans tous les genres musicaux actuels : musique savante, jazz, pop et folk (Keith Jarrett, Pat Metheny). Ola Gjeilo n’a pas un style unitaire : souvent un accompagnement très régulier et répétitif (type musique de variété, ou John Cage, ou Vivaldi dans le gloria de la Sunrise Mass), quelques procédés minimalistes (Kyrie de la Sunrise Mass), de l’organum médiéval (dans l’Ave Generosa), de la polyphonie Renaissance (dans l’Ubi Caritas). Harmoniquement il utilise des accords similaires à ceux de Maurice Duruflé. Sa musique est facilement modale, comme beaucoup de compositeurs français au 20e siècle. On remarquera particulièrement le rythme soigné du texte latin et la répartition des phrases musicales aux différentes voix. En tant que compositeur de musique de films, il sait très bien rendre sa musique représentative. Le cas d’école est la Sunrise Mass où l’unité entre le clip et la musique est parfaite. Mais cela l’écarte de l’usage liturgique.

L’Ubi Caritas et l’Ave Generosa exclusivement semblent porter les trois caractéristiques données par saint Pie X. Rien n’y est très excessif, dans le rythme comme dans l’expression et le sentimental en est banni, ce qui assure le caractère sacré de cette musique. Elle est de très bonne qualité, en particulier par son traitement du mot latin et l’écriture soignée des différentes voix. Enfin elle cherche une dimension assez universelle, ne serait-ce qu’en mélangeant des styles qui peuvent parler à différentes personnes.

5 Son site : olagjeilo.com Voir aussi notre article plus complet : www.centre-gregorien-saint-pie-x.fr/index.php/chant-gregorien/la-polyphonie-sacree/131-ola-gjeilo-un-contemporain-au-service-du-sacre

6)Morten Lauridsen6 (né en 1943), O Nata Lux (1997)

Compositeur américain d’origine danoise, Morten Lauridsen figure parmi les compositeurs contemporains les plus chantés par les chorales, tant en musique religieuse que profane. Il étudie la composition à l’Université de Californie du Sud où il enseignera ensuite.

En 2007 il a reçu la Médaille nationale des arts des mains du président à la Maison Blanche, « pour sa composition d’œuvres chorales rayonnantes, combinant beauté musicale, puissance et profondeur spirituelle, que les auditeurs ont apprécié dans le monde entier. »

Lux Æterna se présente comme une messe de Requiem, dont le texte n’est pas tout-à-fait conventionnel. L’introït est bien Requiem æternam, puis In Te Domine speravi, le célèbre O Nata Lux, Veni Sancte Spiritus, et l’Agnus Dei associé à la communion Lux æterna, conclue par l’alléluia. L’usage liturgique n’est pas forcément aisé en raison des divers mélanges dans ses œuvres, non composées pour la liturgie traditionnelle.

Son style est très différent, presque opposé à Paul Gibson. Il affectionne particulièrement les notes répétées, souvent toutes les voix ensemble, réalisant un accord caractéristique. Mélodiquement il peut passer d’une note répétée à des sauts très rapides étrangers à la musique grégorienne, mais plutôt apparentés au style d’Hildegarde de Bingen. Mais on entend parfois comme des thèmes grégoriens.

Harmoniquement, ses accords intègrent souvent trois notes voisines dont la troisième est à la basse (fa# – la – ré – mi ouvre O Nata Lux). Souvent, son écriture est à cinq voix, ce qui ne facilite pas l’exécution chorale. Veni Sancte Spiritus comporte en revanche de nombreux passages à l’unisson. Il semble que le rythme soit bien calé sur la prosodie latine, même si les indications de mesures sont très régulières (4/4, 3/4 …)

6 Son site : mortenlauridsen.net

7)Arvo Pärt (né en 1935), Sálve Regína (2001)

Le compositeur Estonien est la figure de proue (et certainement la plus accessible) d’un courant né après 1968 : le minimalisme. En réaction à une musique très complexe et sans repères (en particulier le dodécaphonisme), les minimalistes gardent le même accord pendant très longtemps. Chez Arvo Pärt, la note principale (tonique) peut être tenue pendant trente secondes ou une minute !

Le Sálve Regína est une œuvre emblématique, assez longue (10 minutes).

Le style minimaliste y est bien présent. Dans le passage « ad te clamámus », sur 18 mesures, il n’y en a qu’une où les basses ne jouent (ou chantent) pas un mi, mais ce passage revient ensuite sur « ad te suspirámus ». À d’autres moments c’est un balancement pendant une dizaine de mesures sur deux accords. Le langage est souvent tonal, donc pas tout-à-fait grégorien. L’écriture de l’orchestre est assez moderne : il utilise par exemple le célesta dans cette œuvre.

Pour être chanté dans la liturgie, une œuvre d’Arvo Pärt nécessite un arrangement, de par sa longueur, mais aussi ses longueurs, difficiles à apprécier pour des auditeurs ignorants de la musique à laquelle il répond (sa musique est une cure de désintoxication du dodécaphonisme). L’arrangement orchestral devra aussi être revu pour un accompagnement d’orgue plus simple (de ce côté la simplification est nécessaire). À ces conditions, le Sálve Regína pourrait garnir le répertoire d’une chorale.

Deuxième partie

Notre première partie, dans le Fideliter n°289, évoquait quelques compositeurs contemporains dont la musique est adaptée à la liturgie traditionnelle de l’Église, évoquons maintenant quelques exemples à éviter. Cette version numérique, contient des exemples musicaux, des analyses et des références que la version papier (Fideliter n°290) ne pouvait contenir.

Cette section est très loin d’être exhaustive. Mais nous commençons également par l’inspirateur de ces musiques, le père Gelineau, puis quelques exemples représentatifs, à commencer par son « successeur », en quelque sorte, le père Marco Frisina.

Pourquoi avons-nous loué la simplicité d’Arvo Pärt et critiquons-nous le simplisme d’autres compositeurs ? Le chant grégorien lui-même sait être simple, c’est-à-dire ne pas multiplier les effets. La préface ou l’Exultet de la Vigile Pascale ont un ton très simple, mais sublime. En effet, loin d’être un stéréotype calculé et répété pour obtenir un « effet » sur l’auditeur, la simplicité en question se plie aux rythmes naturels, à la prosodie de la langue et à quelques intervalles musicaux utilisés par toutes les musiques depuis bien longtemps (même par les enfants qui n’ont pas encore appris la musique). La vraie simplicité offre un cadre souple, dans lequel les exceptions donnent la vie à la musique.

1)Joseph Gelineau (1920-2008)

Né à Champ sur Layon en Maine et Loire en 1920, Joseph Gelineau étudie l’écriture musicale et l’orgue à l’école César-Franck de Paris. Il est accueilli à bras ouverts au Centre National de Pastorale Liturgique en 1946 pour organiser la réforme musicale1. En 1960 il est doctorant en théologie par son Traité de Psalmodie de l’Église Syrienne des 4e et 5e siècles.

Sa traduction des psaumes et leur mise en musique est célèbre. Il cherche à « faire sortir la dimension invisible du texte » pour permettre que « l’assemblée chante ». Son premier disque de psaumes et cantiques en 1953 remporte le prix de l’Académie Charles-Gros et se répand comme une traînée de poudre.

Il est compositeur de plusieurs chants de Taizé, dont le célèbre Ubi Caritas. Les frères de cette communauté lui sont très reconnaissants d’avoir très bien compris ce qui convenait à la prière de cette communauté qui se veut protestante et catholique. Il a composé également pour Taizé la Messe, chantée à la cathédrale de Zagreb fin décembre 2006.

Cette messe respecte l’esprit qu’il réclame dans ses articles pour la musique liturgique : afin que tous puissent participer il veut un texte en langue vulgaire avec une mélodie facile et entraînante que tous puissent chanter en refrain et très peu de parties solistes. C’est le principe du choral protestant, mais il faut avouer qu’il est ici simplifié à l’extrême, ce qui est peu digne du culte divin. Le choral est d’une meilleure facture musicale !

Joseph Gelineau dit souvent s’inspirer des modes grégoriens. En réalité sa musique est très marquée par la tonalité classique. Son harmonie est très proche des schémas de musique de variété. Son cantique le plus célèbre, Âme du Christ, prend la tonalité préférée des guitaristes : mi mineur. Le rythme est plutôt scandé, assez répétitif, selon l’esprit développé au paragraphe précédent.

Il a enseigné longtemps la musicologie liturgique et la pastorale liturgique à l’Institut catholique de Paris. Il écrit en 1971 un manuel de pastorale liturgique appelé Dans vos assemblées. Longtemps curé de la commune d’Écuelles (77), il est mort en 20082.

Certains chercheront peut-être le lien de famille avec l’auteur de l’article. La provenance géographique les unit mais la recherche n’a pas été fructueuse jusque-là.

1« J’avais été envoyé à Paris par mon supérieur provincial pour étudier la composition musicale quand je suis monté, la première fois, au huitième étage de Latour-Maubourg voir ce qui se passait au Centre de pastorale liturgique, chez les dominicains. Le Centre avait été créé à leur initiative par les Pères Pie Duployé, A.M. Roguet et A.-G. Martimort. Là on m’a dit : Vous tombez bien, nous cherchons quelqu’un pour s’occuper de la musique. »

2Le site des Jésuites propose une courte biographie qui met en lumière l’importance du personnage : https://www.jesuites.com/joseph-gelineau-sj-1920-2008-pionnier-du-chant-liturgique-francais/ 

2)Marco Frisina (né en 1954), Anima Christi

Après des études classiques, il fréquente les facultés romaines et obtient un diplôme de composition au Conservatoire Sainte-Cécile. Ordonné prêtre en 1982, il est directeur de la liturgie au vicariat de Rome de 1991 à 2011. Depuis 1984, il dirige le chœur du diocèse de Rome, composé de plus de 250 exécutants, animant les liturgies diocésaines les plus importantes, souvent présidées par le Saint Père. Il dirige aussi la Chapelle musicale pontificale du Latran.

Outre le film Progetto Bibbia, il a composé au fil des ans les musiques de nombreux films historiques et religieux réalisés pour la Rai et Mediaset. Auteur de nombreux cantiques d’inspirations religieuse et paraliturgique, connus en Italie et à l'étranger, il a collaboré à des projets discographiques d’artistes italiens et internationaux. Il a composé plus de 20 oratorios sacrés inspirés de personnages bibliques ou de vies de saints, l’opéra La Divine Comédie, en 2007, puis Le Miracle de Marcelino, inspiré du roman de José Maria Sanchez Silva.

Son Anima Christi, extrait de l’album Pane di Vita Nuova paru en 2000 reprend en partie la mélodie du motet grégorien que l’on trouve dans nos livres de chants. Toutefois l’harmonie est tonale et utilise la sensible3. C’est ce qui lui donne un aspect plus romantique qui séduit beaucoup. En effet la sensible chatouille l’oreille et procure un plaisir immédiat, ce à quoi se refuse la musique grégorienne et modale qui propose une palette d’expression beaucoup plus large.

La similitude avec la musique de Joseph Gelineau ne se réduit pas à l’état d’esprit d’origine. Le rythme est tout aussi scandé4. La conclusion en ralentissement du rythme est tout aussi significative : s’assurer de l’unité d’une foule à laquelle on demande tout sauf la moindre élévation artistique par une scansion tellement claire qu’elle en devient primaire. Rien à voir avec le rythme de nos cantiques anciens, facile à retenir mais élevant et quelque peu varié5.

On pourrait commenter d’autres œuvres liturgiques de Frisina. Le Credo in Te s’apparente également à la musique de variété.

3La sensible est le la # dans la partition. Elle vient apparaître à la voix de ténor. Toutefois cette apparition n’est pas fortuite puisqu’elle crée une demi-cadence à la fin de la première phrase et une cadence parfaite à la fin du refrain comme du couplet. En clair l’harmonie devient tonale à chaque cadence, c’est-à-dire à chaque endroit où elle s’affirme clairement.

4Noire, deux croches, noire.

5Quant au rythme du mot latin, un effort est fait pour que les accents latins se retrouvent bien à l’appui, quitte à inverser les mots où à accélérer tout à coup le rythme des syllabes sans lien avec le rythme de la phrase. Le résultat est qu’il est parfois très difficile de chanter correctement le texte, en particulier dans le passage « Ne permittas a Te me separari ». 

3)Jeanne Barbey (née en 1977), Vous êtes dans mon âme

Jeanne Barbey ne bénéficie pas d’une longue formation musicale, il s’agit pour elle d’une passion pratiquée dans les chorales dès son jeune âge. Toutefois, elle a pour elle de combattre la mucovicidose par cette passion, comme en témoigne cet entretien à KTO. C’est au cours de ses études d’histoire à la Sorbonne qu’elle découvrit cette maladie qui l’oblige à rester chez elle et à limiter ses activités. Toutefois, elle développe également la décoration d’intérieur, dans son salon parisien.

Malheureusement, cela ne suffit pas à lui donner des qualités de compositrice puisqu’elle n’a aucune formation musicale, en particulier quant à l’écriture musicale et à la composition. À 25 ans, elle a composé son Te Deum pour l’abbaye de Lagrasse, joué devant des milliers de personnes et gravé sur CD vendu à 8000 exemplaires. Il reste toutefois une œuvre d’autodidacte, comme elle le reconnaît elle-même.

L’analyse d’une partition comme « Vous êtes dans mon âme », révèle les lacunes de sa formation. Elle y verse malheureusement dans quelques poncifs de la « musique de variété » : manque d’inspiration mélodique6, mélodie générée par l’harmonie, importance donnée à la note sensible7, remplissage rythmique presque constant. En clair, cela manque un peu de phrases musicales. L’harmonie est très similaire à celle de Joseph Gelineau dans Âme du Christ.

6Le seul passage plus inspiré est la mesure 13 « pour moi dans l’humble ». Dans le reste de la pièce, la soprane elle-même semble tourner en rond. Un aspect plus psalmodique, en restant sur la même note, aurait été préférable.

7La lecture de la voix d’alto est symptomatique : elle oscille presque constamment entre le mi et le ré#, avec un passage sur le ré presque surprenant aux mesures 5 et 6. Dans le début du refrain, elle est en tierce avec la soprane, c’est plus classique.

4)Louis-Marie Robert (né vers 2000)

Ce jeune compositeur de musique sacrée a obtenu sa licence de musicologie à l’université catholique de l’Ouest en 2019. Suite à la mort d’un de ses amis scouts, Antoine Coppée, en 2020, il se lance plus activement dans la composition et fonde le Chœur Religieux Antoine Coppée, en hommage à son ami.

Cet ami animait plusieurs chorales avec brio et avait quelques compositions à son actif, même si sa formation musicale était sans-doute lacunaire. Un autre ami scout témoigne : « Il avait un vrai don pour transformer un moment banal en quelque chose d’extraordinaire. Par exemple, il pouvait faire d’un bénédicité ordinaire un magnifique chant à cinq voix.8 »

Louis-Marie Robert, quant à lui, affirme que la musique sacrée cherche à « apporter ce qui manque au monde », en offrant une dimension de prière et de contemplation souvent absente des musiques que l’on entend au quotidien. Il dit s’inspirer de la musique d’Europe de l’Est : Arvo Pärt et Kim André Arnesen.

En réalité, on retrouve, chez Louis-Marie Robert, comme chez Antoine Coppée, beaucoup de cadres hérités de la « musique de variété » : manque d’inspiration mélodique9, mélodie issue de l’harmonie, rythme répétitif et flot continu de croches. Il est vrai que Kim André Arnesen s’en rapproche déjà. Toutefois son style est assez éclectique et peu contenir des passages plus proches d’Arvo Pärt10 ou autres compositeurs étudiés dans la première partie.

8Voir l’entretien avec Amen : https://www.youtube.com/watch?v=knwHPqsg62I  

9Prenons comme exemple la Prière pour l’humilité, Noli me tangere. La mélodie commence par monter trois notes dans un premier accord (mi fa# sol), puis descendre trois notes dans un autre accord (la sol fa#), remonter trois notes dans ce même deuxième accord (ré mi fa#), puis redescendre les trois premières notes (sol fa# mi), avec quelques broderies. Le rythme est très scandé. À certains moments, on peine à repérer la voix de soprane ou la basse, ce qui pose un sérieux problème d’écriture. 

5)Anne Olivet

Née d’une famille de musiciens amateurs, Anne Olivet entre au conservatoire à l’âge de 7 ans et apprend à jouer de divers instruments. En jouant avec les membres de sa famille et ses amis, elle développe naturellement un goût prononcé pour la musique de chambre et le chant polyphonique. En parallèle d’une licence de musicologie, elle étudie le piano, l’harmonie et le contrepoint, l’analyse, l’orchestration et la direction de chœur. Depuis 2013, elle compose régulièrement et se voit confier la direction artistique de camps musique, chorales et route chantante, ainsi que l’enregistrement en 2018 d’un premier CD autour de la figure de saint Jean : « J’ai vu et je témoigne ». Aujourd’hui chef de chœur professionnelle, elle dirige notamment le chœur Sursum Corda à Paris, qu’elle crée en septembre 2019.

Dans son Salve Regina, la musique émerge de l’hymne solennel, d’abord accompagné dans un style du Xe siècle, puis avec une harmonie assez romantique, d’abord modale, puis tonale11. L’adaptation au texte n’est pas toujours heureuse, mais cette pièce montre une maîtrise de différents styles harmoniques qui la placent au-dessus des précédents, bien qu’elle ne semble pas avoir de style très personnel.

Le désenchantement arrive avec la pièce emblématique : l’alleluia de Saint-Michel12. Il s’agit probablement d’une commande bien précise, mais on y retrouve les effets de variété13. Le Magnificat manifeste aussi un rythme peu approprié à la sainteté demandée par saint Pie-X.

Beaucoup d’autres compositeurs pourraient figurer dans cette revue : la Jeunesse Franciscaine de Bitche, avec le frère Jean-Baptiste du Jonchay14, a bien suivi les mauvais principes du père Marie-Joseph (contemporain et équivalent de Joseph Gelineau). Taizé a eu son compositeur, Jacques Berthier (1923-1994), dont le Laudáte Dóminum est aussi célèbre qu’indigne de son niveau d’études musicales. Quant à la Communauté de l’Emmanuel, les compositions de ce style fleurissent également.

10Comme dans Angelus Domini.

11La partie modale s’achève à « et spes nostra salve » avec une écriture rythmique et entre les voix de facture assez ordinaire. « Ad te clamámus » introduit la sensible sans qu’on comprenne bien l’intérêt de ce changement. « Gementes et flentes » insiste dans ce nouveau style.

12https://www.youtube.com/watch?v=oiWHquR3ArE&list=RDoiWHquR3ArE

13En particulier, il faut noter l’utilisation du retard de la sensible qui prépare souvent l’entrée de la batterie dans ce style musical : accord do fa sol, où le fa fait attendre le mi, et aussi accord la ré mi où le ré se résout au do# qui doit lui-même se résoudre au ré. Ce retard, appelé 4-3 (sus 4 en jazz) existe à l’époque baroque, mais il acquière ici une fonction plus dynamique.

14Dont le « Je vous salue Marie » est malheureusement trop connu, cf. Fideliter n° 275 et https://www.youtube.com/watch?v=HI4wMr6KV4Y

Par l'abbé Louis-Marie Gélineau, prêtre de la FSSPX, Fideliter n°289-290


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